avril 13, 2021

J'pense pas que c'est ça que je veux faire dans la vie...

Par Maude Roberge Dumas
J'pense pas que c'est ça que je veux faire dans la vie...

J’écoutais tranquillement Ghosts of Girlfriends Past quand je me suis rendu compte que j’étais accompagnée par une montagne de kleenex. C’est là que j’ai eu mon premier pincement au cœur, quelque chose n’allait pas. Il y a quand même des limites à être touchée à ce point-là par une comédie romantique à 31 ans. Je suis sortie dehors pour me changer les idées. En passant devant mon plant de tomates, j’ai remarqué qu’il avait le caquet aussi bas que moi, pourtant il n’avait pas regardé Matthew McConaughey se démener pour reconquérir son ex pendant une heure. Deuxième pincement au cœur. J’ai choisi d’ignorer ce moment d’illumination et ainsi, habilement évité l'introspection en me calant dans le divan et en pesant sur play. C’est que je l’ai déjà vu ce film-là, je connais la fin.

Rien de ma vie de jeune adulte ne s’est passé comme prévu. On m’avait pourtant dit que le monde m’appartenait et que je pouvais en faire ce que je voulais. Diplômée du conservatoire en interprétation théâtrale, promue à un brillant avenir, me voilà adjointe administrative dans un théâtre laurentien et je me questionne sur le sens de la vie. Comment faire autrement devant l’exorbitant cachet à préparer d’un humoriste reconnu. Clairement, c’est à Philippe-Audrey Larrue St-Jacques à qui j’aurais dû demander des conseils sur la réorientation de carrière.

J’ai traîné mon désarroi toute la semaine au bureau en essayant de chasser mon inconfort, j’ai tellement bien réussi que mon corps a dû m’envoyer des signes, comment dire? Plus drastiques. Mon intestin est devenu plus irritable que jamais et mes omoplates refusaient de m’adresser la parole. Deux visites chez l’ostéo et un nouveau régime alimentaire plus tard, j’ai capitulé et pris exemple sur Matthew: je devais libérer le fantôme et jouer dans le remake édulcoré de mon passé.

« Tu dois changer de travail, t’es pas heureuse. »

Inévitable constat! Je me sens complètement démunie face à cette insatisfaction chronique de ma vie professionnelle. Je me demande quand je l’ai échappé cette fois-ci, comment j’ai pu ignorer les signes, comment j’ai pu, à nouveau, laisser ma vie me glisser entre les doigts sans même que je m’en rende compte. « La mémoire est une faculté qui oublie », me direz-vous, mais non, je me souviens. Parfaitement. C’était il y a quatre ans...

J’étais dans la cuisine, quand mon rêve a éclaté: mon chum en a eu marre et m’a coincée entre le four et le comptoir pour me faire cracher le morceau. Ça faisait des mois que je tournais autour du pot. Je me souviens de m’être accrochée de toutes mes forces à mon déni pour rester celle que je connaissais, encore un peu, juste une petite minute de plus.

« Je crois que je n’aime pas ça, être comédienne. »

Je n’ai pas reconnu ma voix, mais le déluge de larmes qui a suivi m’était familier. Dans l’autre pièce à la radio, Marie-Louise Arsenault faisait passer le questionnaire de Dany Laferrière à son invité : « Si vous étiez la petite Alice, choisiriez-vous de rester dans votre monde magique de l’autre côté du miroir ou de revenir dans la réalité pour raconter votre histoire? » Reste de l’autre côté, Alice, ne grandit pas. Quand on est petit, on est à l’abri, on peut rêver en toute quiétude, notre passion ne peut pas nous consumer, on peut la vivre comme on l’entend. Pas de constat effrayant ni de remise en question qui nous forcent à trahir notre essence. Dans la réalité, il faut dealer avec ce sentiment de trahison face à nos rêves d’enfance et accepter que ce n’est pas qu’on a abandonné, c’est juste que le rêve s’est empoisonné et qu’être amère à 28 ans, ce n’est pas un bon plan de carrière. Lorsque j’ai fermé les yeux ce soir-là, j’étais épuisée, mais optimiste quant à la suite.

Me voici, quatre ans plus tard, dans un autre décor, mais essayant de taire le même malaise; l’impression que ma destinée, ce n’est pas vraiment ça, mais sans aucune idée d'où je peux la trouver. J’aimerais qu’un salaire décent, qu’une belle flexibilité d’horaire et que des assurances familiales suffisent pour m'épanouir, mais je suis de cette génération qui a décidé de trouver le bonheur coûte que coûte, qui en veut toujours plus et qui se noie dans la mer des possibles. Une sorte de colère exaspérée m’envahit. Je veux dire: j’ai un DEC et demi, trois certificats inachevés, un diplôme d’études supérieures, un bac abandonné et une attestation d’études collégiales. Ce n’est pas comme si j’avais passé ma vingtaine à procrastiner, à ne pas me questionner, à ne pas essayer. Alors comment se fait-il qu’à l’aube de mon 32e anniversaire, je sois revenue à la case départ?

« Fatalité, tu tiens nos vies dans ta main » ces paroles chantées à pleins poumons par Bruno Pelletier dans Notre-Dame de Paris me reviennent et me happent tel un éclair de lucidité. Est-ce cela? Suis-je condamnée à vivre ce cycle éternel jusqu’à la retraite? Ai-je l’obsolescence professionnelle programmée? Ou était-ce seulement un passage obligé pour comprendre finalement qu’il est possible de trouver un certain équilibre?

C’est alors qu’une petite voix dans ma tête se fait entendre, très faible, comme l’écho d’une nouvelle aspiration qui bouillonne dans mon ventre. La promesse d’un nouveau projet, quelque chose que je pourrais construire de mes mains pour me défaire de l’étreinte étouffante de cette fatalité qui me nargue, et reprendre le contrôle de ma destinée. Ou à tout le moins, essayer, encore une fois.

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